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Se tourner vers l'avenir ou sombrer dans l'insignifiance ? Un guide de survie pour le 21e siècle

La technologie au coeur de la tempête numérique. L'économie sous le signe de la concurrence internationale. La politique et sa vision à long terme et la société dans son rôle d'observateur et d'usager. Dans un tel contexte, est-il même possible de jeter au 21e siècle les bases de notre avenir ? Lorsque les faits appartiennent déjà au passé avant même que l'économie, la politique et la société n'aient eu le temps de réagir.

La société, l'économie, la politique ont toujours eu des responsabilités, des niveaux d'action et des rythmes différents. Jusqu'ici la Suisse a obtenu de bons résultats avec ces différents niveaux d'action et de responsabilités. Notre système politique avec ses procédures de consultation, ses délibérations parlementaires et ses droits populaires implique une certaine lenteur. Néanmoins, cette lenteur nous a aussi apporté fiabilité, sécurité juridique et stabilité. Autant de facteurs importants qui ne doivent pas être sous-estimés pour la société qui a le temps de faire face aux changements. Pour une administration qui veille à ce que l'exécution des normes fonctionne à la perfection dès le premier jour. Pour l'économie qui, dans sa clairvoyance, a fini par apprécier ce facteur incontournable qu'est la sécurité juridique en Suisse.

Ce qui nous pose le plus de problèmes aujourd'hui, ce sont ces différences de rythme. Dans de telles conditions, il y a forcément des perdants. Mais personne ne veut en faire partie. Et il y également des gagnants. Tout le monde souhaite en faire partie.

Depuis la crise financière qui a éclaté aux Etats-Unis, nous sommes submergés de nouvelles exigences en matière de régulation, de nouvelles lois, d'accords, etc. qu'il nous faut adopter au pas de charge. Le Conseil fédéral a dû mettre plusieurs fois le Parlement à rude épreuve avec des procédures extraordinaires et des procédures accélérées parce que d'autres Etats ne sont pas dotés d'un système démocratique pondéré comme le nôtre. Ce rythme ne nous correspond pas et il aurait plutôt tendance à être rejeté qu'accepté.

Au sein de notre société, tous ne se considèrent pas comme des gagnants de la mondialisation. Cette même mondialisation en a rendu certains plus riches, plus fortunés. Il suffit de consulter l'indice de Gini pour constater que les fruits de la prospérité ont été répartis de manière équitable en Suisse au fil des ans. Or les choses sont perçues différemment. Comme en témoignent les attaques permanentes de l'intérieur contre notre système économique libéral : l'initiative contre les rémunérations abusives, l'initiative 1 :12, l'initiative contre l'immigration de masse, l'initiative pour un revenu de base, l'initiative sur l'imposition des successions. Nous continuons de scier la branche sur laquelle nous nous trouvons et nous ne savons apparemment plus ce que la prospérité nous a apporté, ni ce à quoi nous devons notre réussite et notre bonne réputation. Certains se demandent même si la croissance est bénéfique pour notre pays.

Il convient donc de se poser quelques questions de fond, où avons nous commis des erreurs. Pourquoi sommes-nous confrontés à toutes ces initiatives populaires qui cadrent décidément mal avec le modèle de réussite qui est celui de la Suisse et qui répandent un sentiment d'incertitude tout en remettant en question notre stabilité. La Suisse et sa population ne se sont jamais mieux portées qu'aujourd'hui. Pourtant, nous sommes submergés d'objets constitutionnels qui donnent l'impression que l'Etat a besoin de réformes et que le système n'est pas au meilleur de sa forme. Pourquoi ? Existe-t-il un pays dont le taux de chômage est inférieur au nôtre ? Un pays doté d'un meilleur accès à la formation, à la santé et aux prestations sociales ? Un pays doté de meilleures infrastructures ? Un pays présentant un taux d'endettement plus bas que le nôtre ? Un pays où les citoyens sont plus en sécurité que chez nous ?

A l'étranger, on y perd son latin. Qu'arrive-t-il à la Suisse ? Dans ce contexte, je pense qu'un débat de fond s'impose plus que jamais. Que veut notre pays ? Comment imaginons-nous notre avenir en 2020 et 2030 ?

Pour réussir au 21e siècle, nous devons savoir quelle est notre force. Nous devons savoir quelles valeurs et quels acquis nous voulons défendre et développer. Quels sont nos intérêts à long terme en tant que petit Etat situé au coeur de l'Europe. Nous devons trouver un dénominateur commun entre ces différentes conceptions et fixer un calendrier commun. Nous souffrons particulièrement aujourd'hui du fait que ces responsabilités et intérêts divergents se recouvrent rarement. Tout le monde a un avis sur les problèmes existants mais personne ne détient la solution miracle. Au lieu d'esquisser les grandes lignes de la Suisse de demain, nous nous perdons dans les détails et répandons au sein de la population un sentiment d'insécurité, de déchirement, de stress et de blocage politique.

La prospérité que connaît notre pays ne sera pas ici d'une grande aide. Nous avons tendance à choisir la solution de facilité. Nous avons aussi tendance à considérer cette prospérité comme un dû. Certains préfèrent se poser en donneurs de leçons et persistent à regarder le passé avec nostalgie. Nous pouvons avoir pleinement confiance dans cette liberté et dans ce dynamisme qui nous ont apporté tant de prospérité; oui nous devons vraiment miser sur eux !

Depuis longtemps, le Conseil fédéral a essayé de s'atteler à des réformes difficiles en vue de préparer l'avenir :

  1. Pour répondre à l'évolution démographique, nous avons réformé la prévoyance vieillesse en mettant l'AVS et la prévoyance professionnelle sur un même pied. Nous avons harmonisé l'âge de référence pour la retraite à 65 ans et permis un aménagement individuel. Nous avons adapté le taux de conversion à la réalité. Nous avons mis en place un mécanisme de financement prenant également en compte les retraités actuels. Nous avons essayé de combler le fossé jusqu'ici insurmontable entre la diminution des prestations et l'augmentation.
  2. Les infrastructures sont primordiales pour la population et l'économie. Au mois de février, le peuple a accepté le projet de fonds d'infrastructure ferroviaire. Il assure ainsi l'avenir du rail en garantissant une plus grande transparence et un échelonnement des aménagements jusqu'en 2040. Un projet semblable est maintenant en consultation dans le domaine des routes nationales, avec la même architecture et le même concept d'aménagement échelonné jusqu'en 2040.
  3. La nouvelle politique énergétique est en débat depuis le mois de septembre 2013 au Conseil national. Savoir si les partis politiques parviendront à un accord dépendra essentiellement des élections de 2015. Jusqu'ici j'ai vu très peu d'alternatives.
  4. Avec les réformes fiscales pour les couples et les multinationales soumises à un régime fiscal particulier, nous essayons de rendre le système un peu plus équitable sans toutefois nous écarter du principe de l'efficacité économique ni prendre le risque d'encourir plusieurs milliards de pertes uniquement dans le but de conserver notre compétitivité fiscale. Ce sont des projets difficiles mais stratégiquement très importants.
  5. La Suisse est parvenue, grâce à une discipline budgétaire, au frein à l'endettement et à des recettes conjoncturelles à réduire le montant de la dette. Actuellement, la dette de la Confédération est de 19%, la dette publique au niveau national 35,4%, soit très largement en dessous de la limite fixée par les critères de Maastricht. La Suisse connaît une situation pour le moins confortable si on la compare à celle de l'Allemagne (78,8%) et de la France (94%). Pour le Conseil fédéral, la question se pose de savoir si, dans ce contexte, il faut continuer d'utiliser les éventuels excédents pour réduire le montant de la dette ou s'il vaut mieux les investir pour financer les réformes fiscales à venir ou la révision de l'AVS.
  6. Qu'en est-il de la question européenne? Le Conseil fédéral est convaincu de la voie bilatérale. Quiconque réclame l'adhésion à l'UE tout en pensant pouvoir résilier les accords bilatéraux joue avec le feu. Le peuple a plusieurs fois réaffirmé son soutien à la voie bilatérale. Il a souhaité l'accès au marché dans de nombreux domaines tout en acceptant les règles communes qu'il impliquait. Il existe plusieurs moyens de limiter l'immigration. C'est pourquoi nous ne devrions pas réinventer les règles du jeu que nous avons négociées avec notre principal partenaire économique et créer ainsi un sentiment d'insécurité. Bien sûr, l'UE commet également des erreurs. Le baromètre n'est pas au beau fixe. Mais il n'existe pas d'autre alternative à l'UE. En 2013, nos échanges commerciaux avec la Lombardie représentaient 80% de nos échanges économiques avec la Chine. Compte tenu du fait que l'UE et la Suisse perdront de leur importance parce que notre poids économique se dilue dans ce monde globalisé et que notre population elle aussi sera moins importante que la population d'autres pays, nous devrions miser sur la coopération, notamment avec les peuples faisant partie de la même aire culturelle, avec nos voisins, avec des partenaires fiables.

Le fédéralisme et les concours d'idées lancés à ce sujet entre les cantons nous montrent régulièrement qu'il n'y a pas qu'une manière de résoudre les problèmes, que cela nous motive et que la forte implication des citoyens nous apporte de meilleurs résultats. Néanmoins, nous devrions nous mettre d'accord au moins sur les grandes lignes, les principes et les orientations des réformes les plus importantes. Notre système est toutefois axé sur une mosaïque de bases légales, sur une vision particulière et non sur une vue d'ensemble. Lorsque le Conseil fédéral présente son programme de réforme du gouvernement, il s'agit plutôt d'une énumération technique de dossiers à traiter que d'une déclaration politique. C'est peut-être justement le rôle d'un programme gouvernemental, de représenter une vision d'ensemble et ses principaux axes d'intervention, d'être une superstructure et un guide destiné aux citoyens. 

L'utilisation de la technologie numérique devrait toutefois apporter les plus importants changements. La Suisse est le leader mondial en matière d'innovation et d'infrastructure à haut débit. Selon le Portail de l'OCDE sur le haut débit, nous occupons le premier rang en matière d'utilisation du haut débit et d'investissements par habitant dans le marché des télécommunications. Nous occupons le 3e rang mondial en ce qui concerne la vitesse moyenne de transmission des données et le premier rang en Europe en termes d'accès aux TIC. Les TIC nous rapprochent. Que nous parlions de climat, d'énergie, d'urbanisation, etc. Les applications numériques changent la vie tout en nous ouvrant de nouvelles perspectives et en nous offrant de nouvelles possibilités. Elles renforcent le PIB. Elles représentent l'avenir. Je considère donc que cette évolution est stratégique pour notre pays.

Il y a quelques jours, j'ai lancé un concours d'idées qui s'intitule Demain ? La Suisse. A cette occasion, nous invitons cinq hautes écoles spécialisées à imaginer la Suisse en 2035 et à prendre position sur les questions de développement du territoire et de la société. Nous avons une réponse technique à bon nombre de problèmes. Construire des routes, construire plus. Mais notre société a besoin de visions. Nous avons souvent du mal à imaginer ce pays, à nous faire une idée de ce que sera la Suisse de demain.

Seule une vision à long terme nous permettra de traverser le 21e siècle et de garantir l'avenir de la Suisse.

Source: Berne, 12.04.2014 - Discours de la conseillère fédérale Doris Leuthard, Assemblée des délégués du PDC, 12.04.2014