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Stopper le réchauffement, le mode d'emploi du Giec by Mediapart

 

Le Giec a publié le troisième volet (dit « atténuation ») de son 5ème rapport (« AR5 »). Préparé à la demande la Convention de l’ONU sur les Changements Climatiques, il comprend 2000 pages réalisés par 500 auteurs sous l’égide de l’ONU. Voici quelques clés pour lire le rapport et pour comprendre ce qu’il nous apporte.

En bref.  Ce qu’est le rapport et le SPM, ce qu’il y a dedans

Le rapport est disponible ici http://mitigation2014.org/report

L’ensemble des chapitres sera en ligne mercredi 16 avril sur le site du Giec.

Les rapports du Giec (en anglais IPCC) pour Groupe Intergouvernemental d’Etude des Changements Climatiques sont considérés comme la revue de littérature la plus aboutie et faisant autorité sur la science des climats mondiaux. Ils sont produits par des milliers de scientifiques de tous les pays, qui compilent les recherches publiées dans les meilleures revues. Le 5e rapport de 2014 (« AR5 » pour Assessment Report 5) suit le 4e rapport (AR4) de 2007, l’année où le Giec a reçu le prix Nobel de la Paix.

Youba Sokona, co-président du Giec III, explique que le rapport veut d’abord aider à la décision des Etats. Les scientifiques dressent la carte, qui doit donc montrer l’ensemble du terrain, mais ce sont les politiques qui décident du chemin à emprunter. Une bonne carte montre les obstacles et permet de naviguer à travers les hauts-fonds et les récifs. Il reste des blancs sur la carte, et la science doit encore les explorer.

Selon Ottmar Edenhofer, autre co-président du WG III, durant le processus, les scientifiques ont le contrôle du processus et aussi le dernier mot. Seul le Résumé pour Décideurs (« SPM », voir plus loin) fait participer les délégués scientifiques des pays.

Les 271 auteurs principaux et les 235 auteurs contributeurs se basent exclusivement sur des articles de revues de à comité de lecture. Pour s’assurer de la crédibilité du travail et de son caractère incontestable au vu de la littérature scientifique, l’écriture du rapport sur deux ans obéit à un processus très fastidieux. Entre chaque version préliminaire du texte, les commentaires sont reçus et font tous l’objet d’une réponse par les responsables de chapitres. Au total ce sont 40 000 commentaires qui ont été enregistrés.

Résumé du « AR5 WG3 »

La contribution du groupe 3 du Giec (le “WG3”) concerne l’atténuation des changements climatiques (en anglais “mitigation”) définie comme «l’intervention humaine pour réduire les sources et augmenter les puits de gaz à effet de serre ». Le rapport ne recommande pas d’objectif spécifique, mais évalue les options.

Il est clair dans le rapport que nous pouvons encore limiter le réchauffement global à moins de 2°C par rapport au niveau pré-industriel, ce qui est la zone de danger au-delà de laquelle les changements climatiques deviennent hors de contrôle. Même l’objectif de 1,5°C n’est pas exclu par le nouveau rapport, ce qui est l’option demandée par les pays les plus vulnérables. Nous verrons que par contre ceci impose des mesures radicales et des politiques cohérentes.

Réussir cela et s’assurer d’un futur climatique sûr ne coûtera pas tout l’or du monde, nous assure le Giec. Vu par les modèles économiques utilisés, dans les scénarios « sans action », la croissance mondiale va de 1,6 à 3% par an: or, pour une action ambitieuse d’atténuation, cette croissance est réduite de 0,06% par an, soit une croissance de 2,94% au niveau mondial au lieu de 3%. Pas si cher pour sauver la planète.

Ces estimations du coût dans le nouveau rapport du Giec n’incluent pas les co-bénéfices d’une action résolue, comme les économies liées à la santé ou à l’efficacité énergétique, ou surtout les dépenses évitées si on évite les impacts du chaos climatique à l’avenir. En voyant ces coûts plutôt bas, les bénéfices associés et les économies sur les dommages futurs, il est clair que l’atténuation la plus résolue est une évidence du point de vue économique.

La tâche à accomplir est faisable, mais considérable. Rien moins que des changements radicaux dans la répartition des énergies, combinée à des limitations drastiques des émissions. Selon les scientifiques du Giec, nous aurons à quadrupler notre utilisation des ressources « à zéro carbone » (voir plus loin) d’ici à 2050, pour avoir une chance de rester sous le seuil des +2°C.

Le nouveau rapport insiste sur le fait que les énergies renouvelables représentent la plus grande partie de ces changements, qu’elles sont de plus en plus intéressantes, en particulier si les gouvernements mettent en place les mesures d’accompagnement nécessaires. Le rapport met très peu l’accent sur l’énergie nucléaire, qui fait face à des difficultés importantes au niveau mondial et stagne dans les bilans. Par contre, l’éolien et le solaire ont une place de choix dans les avenirs soutenables possibles.

Selon le Giec, les solutions propres doivent remplacer les fossiles, qui sont la principale cause des changements climatiques. Le rapport montre que les émissions liées aux énergies fossiles continuent d’augmenter, et ont même accéléré leur croissance depuis dix ans. Le charbon notamment est en cause. Il faudra à terme complètement stopper les émissions nettes pour stabiliser les climats.

Pour sortir des fossiles, le rapport montre que les investissements annuels dans les énergies pétrolières et charbonnières doivent baisser de 30 milliards de dollars par an pendant vingt ans. Si on retarde ces choix, il sera de plus en plus difficile et cher de limiter le réchauffement.

Le rapport développe aussi la question du défi des villes, qui vont tripler en taille d’ici à 2030. Or ces zones émettent 70% des gaz à effet de serre. Une planification économe en émissions s’impose ainsi que des réformes des transports ou encore l’adoption de technologies nouvelles dans les bâtiments. Les opportunités de ces nouvelles conceptions de la ville et de l’habitat sont considérables, nous dit le rapport, dont les chapitres détaillent les exemples de politiques et de potentiels de réduction des émissions à l’échelle mondiale.

Selon le Giec, certains projets d’infrastructure risquent de bloquer la situation des émissions pour des décennies, et le changement ultérieur sera difficile et coûteux. Difficile de ne pas y voir une ressemblance avec un aéroport projeté dans l’ouest de notre pays ou avec des hypermarchés encore en construction à la périphérie de nos villes.

Si on ne change rien, le transport va doubler ses émissions. Avec des politiques résolues, la demande d’énergie de ce secteur pourra chuter de 40% au niveau mondial. De même pour le bâtiment, qui pourrait doubler sa contribution mondiale, alors que des bâtiments économes peuvent réaliser des réductions de 50% à 90% sur le chauffage et sur le reste des consommations. Du côté de l’industrie, recyclage et meilleure utilisation de l’énergie ont aussi un potentiel considérable décrit dans le rapport. Le rapport note la progression inquiétante des émissions indirectes liées aux importations de biens dans les pays développés.

Enfin, les émissions liées à l’utilisation des terres se sont stabilisées, mais des progrès importants sont possibles dans la reforestation et la protection des sols. Les mesures les plus efficaces sont dans le ralentissement de la déforestation.

Enfin, trois milliards d’humains n’ont pas accès à l’électricité ou dépendent d’énergies traditionnelles pour la cuisson et le chauffage, avec des conséquences négatives importantes (santé, coût, éducation…). L’accès à l’énergie passe souvent par les énergies renouvelables. Au total, l’investissement est estimé à 80 milliards de dollars annuels d’ici 2030 pour assurer l’accès universel à l’énergie. Cela réduira aussi les polluants et les gaz à effet de serre de courte durée de vie, ainsi qu’une part des émissions de méthane, ce qui aurait un bilan climatique favorable.

Autre point fort du rapport, son insistance sur l’efficacité énergétique, qui doit être le premier champ d’investissement des prochaines décennies.

Enfin, le rapport parle du nucléaire et de la capture et du stockage du carbone (CSC). Mais le rapport insiste sur le fait que le nucléaire est cher, et qu’il pose de nombreux risques. Le CSC de son côté est encore plus théorique que pratique et n’a pas été prouvé à grande échelle.

A la différence du nucléaire et de la CSC, les renouvelables (ENR) sont la seule voie abordable pour les options à zéro carbone. Des rapports mondiaux comme un précédent rapport du Giec montrent que le potentiel des renouvelable suffira à couvrir l’ensemble des bilans énergétiques (voir en Français sur le portail du Ministère de l’Environnement ici http://www.developpement-durable.gouv.fr/Rapports-speciaux.html). Autres rapports ceux de Greenpeace (Energy [R]evolution) et WWF (The Energy Report, ou encore des scénarios nationaux comme Négawatt (www.negawatt.org) montrent qu’un monde 100% renouvelable se dessine désormais.

Enfin, les sujets controversés de la géo-ingénierie sont discutés dans le rapport, mais avec des avertissements très sentis sur leurs risques pour l’environnement et leur caractère non prouvé voire prouvable à grande échelle. Le Giec ne cache pas que ces technologies sont un peu un leurre quand des solutions moins chères et plus propres sont disponibles et n’ont pas encore donné leur potentiel.

Le résumé n’est pas le rapport

Le résumé publié dimanche 13 avril est un SPM (Summary for Policy Makers). C’est un objet un peu hybride, puisque ce sont les délégués scientifiques des gouvernements qui rédigent sa version définitive avec les scientifiques du Giec. Cela a un intérêt majeur dans la négociation qui suit : les gouvernements sont engagés par le contenu, ils assistent aux débats finaux et voient bien que tout ce qui est écrit est pesé et évalué pour bien s’assurer que l’ensemble se trouve dans la littérature scientifique reconnue. Par la suite, ces gouvernements ne peuvent pas nier ces contenus consensuels, même lorsque cela les dérange.

Précisons aussi que le consensus des gouvernements ne porte que sur le contenu du grand rapport, qui est lui exclusivement tiré de la littérature scientifique. Pas question de « manipuler » le contenu en le modifiant, les délégués vérifient seulement que le résumé respecte bien les chapitres intégraux, en gommant parfois ce qui fait polémique. En relisant les versions préalables à la révision « inter-gouvernementale », on se rend compte que très peu de détails changent.

Ce document pose cependant quelques difficultés. D’une part le résumé n’est pas toujours très clair, avec des graphes et schémas pas forcément très compréhensibles mêmes pour les spécialistes. D’autre part, la déperdition du contenu est importante. Ainsi, le résumé de 33 pages, publié après une semaine de débats, n’est parfois qu’une pâle copie des chapitres, qui s’étalent eux sur 1500 pages et références. En particulier, les sciences humaines et politiques sont de plus en plus concernées, et ceci n’est pas reflété dans le résumé.

En gros, le message c’est que les technologies et les instruments économiques, qui étaient au cœur des rapports précédents du Giec, sont disponibles. C’est la volonté politique, celle des acteurs économiques et aussi la volonté de changer de modes de vie qui pose question. Cette critique de la volonté des acteurs, et aussi les moyens de s’en sortir, les options de coalition et de méthodes de coopération sont moins présentes dans le résumé des décideurs.

Ainsi, la Convention de Rio et le Protocole de Kyoto sont résumés chacun… en trois lignes. De même, les points essentiels comme l’équité climatique, qui va déterminer si les pays pourront ou non s’entendre, est aussi résumé… en cinq lignes. Cette partie très riche du rapport devient un peu un festival de truismes ou de banalités (1) :

L’équité est nécessaire […]; l’atténuation ne sera pas efficace si chacun met en avant ses propres intérêts […] ; l’équité et la justice se posent pour l’atténuation et l’adaptation […] ; de nombreux domaines des politiques climatiques impliquent les questions d’éthique ou de jugement de valeur […]. On le voit, pour ces questions cruciales on n’est pas très avancé… si on ne va pas voir dans les chapitres.

Peut-être encore plus déprimant pour les ONG ou les vétérans de la négociation climatique, les leçons du passé sont à peine considérées : la proposition « Le Protocole de Kyoto offre des enseignements utiles pour aller vers l’objectif ultime de la CNUCC, notamment pour la participation, la mise en œuvre, les mécanismes de flexibilité… ne recueille qu’un maigre preuve moyenne, bas consensus (« medium evidence, low agreement »). Tout ça pour ça…

Reste que le rapport 5 du Giec (groupe 3), si on va au fond du texte vers les 16 chapitres, est pour la première fois un vrai terrain de débats, sur les coalitions à mener, sur les instruments, et sur les types de politiques à mener. Faut-il des accords décentralisés ? Munis d’une autorité commune ? (graphe suivant)

 

Le rapport, par exemple le chapitre sur les risques, fait aussi la part belle à une discussion essentielle sur la psychologie des décideurs face au risque, étayée par les travaux les plus récents de socio-politique. On comprend, par exemple, que les gouvernements n’agiront jamais de façon décisive face à un risque même majeur, s’ils ne croient pas que leur action peut aboutir. En cela, les Etats contrastent avec les entreprises ou les ménages, qui acceptent d’agir pour l’exemple ou pour le symbole, ou encore pour respecter une règle ou une incitation. De quoi mieux comprendre la vision divergente entre les Etats et leurs gouvernants… [chapitre 2 « Integrated Risk and Uncertainty Assessment of Climate Change Response Policies”]

Le choix se restreint pour limiter la hausse à +2°C

Rester sous un réchauffement de +2°C en 2100 est encore tout à fait possible, mais va demander de grands changements dans la répartition des énergies consommées ainsi que très rapidement des réductions d’émissions massives.

Même une limitation à +1,5°C en moyenne n’est pas exclue par le Giec, ce qui est le niveau demandé par beaucoup des nations les plus vulnérables. Elle est cependant bien moins probable.

 

Quel scénario va atteindre l’objectif ?

 

Ce tableau contenu dans le “SPM” nous montre à quel point nos options se sont limitées :

Les émissions mondiales ont en effet augmenté de 31% depuis 1990 et aussi les concentrations de GES. Elles ont cru plus vite durant les dix dernières années  (à 2.2%/an) que durant les 30 années précédentes 1970 to 2000 (1.3%/an). La crise de 2008 a à peine ralenti le processus. Ce sont d’abord les émissions de l’industrie (+30%) et de l’énergie (+47%) qui sont responsables de cet accroissement.

Au vu des modélisations, le Giec ne nous impose pas un scénario… mais il nous suggère à quel point pour avoir de bonnes chances (2) de rester sous les 2°C d’ici à 2100, nous n’avons plus trop de choix. C’est encore plus explicite que dans le rapport précédent, nous devons limiter les concentrations de gaz à effet de serre à 450 ppm en 2100 pour avoir deux tiers de chances de « tenir » l’objectif des deux degrés. Tous les autres scénarios nous font dépasser les 2°C. Plutôt que le bleu ciel, il aurait fallu utiliser le rouge vif !

Le rapport du volet II du Giec sur les impacts, précédemment publié, nous a aussi montré à quel point dépasser ces niveaux pose des problèmes à une grande partie de l’humanité et des milieux naturels. Il existe une tentation de « laisser filer » l’objectif global vers les 3°C, mais ce rapport II publié fin mars dernier nous montre que ce serait une très mauvaise idée.

La note d’explication du graphe précédent fait près d’une page, et il a été négocié pied à pied lors de la session. Il s’agit notamment de mettre en lumière le fait que ce qui compte c’est le tonnage total des émissions et pas le niveau de ces émissions à telle année. Ces émissions cumulées (4ème colonne) s’ajoutent à l’accumulation passée des émissions. Le tableau synthétise le travail d’un très grand nombre d’équipes et de scénarios, et donc pas seulement les « scénarios type » du Giec. A noter que le réchauffement est donné par rapport à une fourchette 1850-1900, soit environ 0,6°C de plus qu’en 1986-2005.

Pour aller vers les seuls scénarios acceptables, le Giec donne les pistes :

Des baisses d’émission significatives, tant dans les pays émergents que les pays développés. Notamment, une diminution de moitié des émissions en 2030 dans les pays développés par rapport à 2010 soit bien plus que les propositions déjà sur la table. Au niveau mondial c’est une diminution de moitié à 2050 qui sera nécessaire (40 à 70%). Ensuite il faudra tendre vers zéro émissions nettes au niveau mondial. Le Giec n’est pas censé être « prescriptif » et ne donne donc pas de répartition des réductions d’émissions entre pays, même s’il donne des indications. En clair, la proposition de réduire les émissions dans l’Union Européenne de -40% en 2030 par rapport à 1990 n’est pas adéquate et devrait être nettement renforcée, et suivie d’engagement des Etats-Unis et des autres pays riches.

Si certains pays émergents émettent plus que les pays développés, leurs émissions per capita sont encore très inférieures dans la plupart des pays en développement. On note que dix pays émettent 70% des émissions mondiales.

En Asie, les émissions devront être stabilisées en 2030 par rapport à 2010. De même, l’Amérique du Sud devra aussi stabiliser ses émissions.

Toujours pour atteindre les +2°C, en 2050 la part des émissions à bas carbone devra presque quadrupler, soit essentiellement les énergies renouvelables et l’efficacité.  

A ce stade, on peut faire une remarque importante. Les potentiel techniques et économiques sont présents, le Giec nous les décrits. Il existe cependant d’une part des inerties et des contradictions entre ces politiques et mesures, qui dégradent leur efficacité, et surtout des difficultés politiques à décider, surtout pour des dirigeants peu préparés à un tel enjeu (cf. N. Sarkozy et B. Obama à Copenhague). Mais dire que c’est « impossible » confond cette difficulté à décider qui est au cœur du problème, avec une « probabilité » que les pays, les citoyens et les entreprises ne feront pas « à coup sûr » ce qui leur incombe, ou encore que les ingénieurs échoueront « à coup sûr » à faire baisser le coût des technologies émergentes. Et cela, c’est faux nous dit le Giec. Il faut donc arrêter de jouer petit bras (pas de taxation sérieuse du carbone, pas de mesures normatives par exemple vis-à-vis du transport…) mais le jeu en vaut la chandelle.

C’est coûteux, mais pas cher pour ce que c’est

 

Cela ne coûtera pas si cher vu l’enjeu (3). Dans les scénarios utilisés, la consommation croit de 1.6 à 3 % par an. Les actions proposées pour rester au-dessous des 2°C réduisent cette croissance mondiale de 0,06% [0,04% à 0,14%] , sans compter les bénéfices induits sur la santé ou la qualité de l’air, de même que la prévention des impacts futurs.

Si on cumule ce coût, cela représente 1% à 4% d’ici à 2030, 2% à 6% d’ici à 2050, et 3% à 11% d’ici à 2100. En face, si on ne fait rien les coûts seront bien sûr beaucoup plus importants. A noter que ces chiffres sont à comparer à la croissance mondiale de +300% à +900% d’ici la fin du siècle dans les mêmes modèles. Une partie de l’incertitude vient aussi de la rigidité de certains modèles, qui ne considèrent pas toutes les alternatives et les substitutions et pour qui toute limitation de la consommation d’énergie représente un coût ou l’équivalent d’une taxation.

Si le monde retarde son action et ne limite pas ses émissions avant 2030, il sera très difficile de ne pas dépasser +2°C. Le rapport est très explicite sur l’insuffisance des engagements pris jusqu’ici par les gouvernements. Une innovation du rapport III est que les modèles ont testé l’impact de retards sur les politiques, ou encore l’absence de telle ou telle technologie comme la capture et le stockage du carbone (CSC). Le coût peut alors fortement augmenter.

La transformation vers une économie à bas carbone demande un redéploiement des investissements, et conduira à la création importante d’emplois.

La réduction des subventions aux énergies fossiles [actuellement en Europe plus importante que celles aux énergies renouvelables et au nucléaire] peut avoir un impact significatif, pour un coût social très limité.

Des changements massifs dans les investissements d’ici à 2030 sont nécessaires pour limiter la hausse à +2°C. En particulier, l’investissement dans les moyens bas carbone de production d’électricité devra atteindre 147 milliards de dollars.

Les politiques d’atténuation vont dévaluer les stocks d’énergie fossile, avec notamment un impact très négatif sur les exportateurs de charbon. Cette « bulle » des fossiles est très explicite dans le rapport du Giec, qui montre bien les quantités considérables d’hydrocarbures déjà disponibles, que l’on ne peut pas se permettre de consommer sans détruire l’atmosphère. Pour un peu caricaturer, une lutte à mort est engagée entre le monde des charbonniers et des pétroliers d’une part, et le monde civilisé d’autre part. Le Giec a nettement choisi son camp.

La bulle des énergies fossiles

 

Le raisonnement en budget carbone utilisé de plus en plus dans la science climatique –et non plus un simple chiffre d’émissions à telle ou telle année – révèlent de plus en plus ce que les ONG disaient : les énergies fossiles forment une bulle spéculative, dangereuse non seulement pour le climat mais aussi pour l’économie mondiale.

Il faut que les investisseurs retirent au moins 30 milliards de dollars par an d’ici à 2030 de ce secteur et qu’ils doublent leur investissement dans les énergies renouvelables. Cette révolution vers les énergies renouvelables a déjà commencé et c’est ce que les citoyens réclament. Mais le Giec nous montre à quel point elle est vitale et urgente.

Il faudra investir 147 milliards de dollars supplémentaires par an dans l’électricité renouvelable, et plusieurs centaines de milliards de dollars dans les transports et l’industrie propres, alors que l’investissement actuel est de l’ordre de 1200 milliards de dollars dans le monde.

Le rapport devrait aussi confirmer aux investisseurs avisés que ce mouvement est inéluctable, même si les gouvernements restent souvent prisonniers des intérêts des industries fossiles.

La bulle sera sensible notamment pour les exportateurs de charbon. Elle touchera aussi les hydrocarbures non conventionnels. Ceux-ci risquent de sortir du marché lorsque les prix vont descendre ou que la taxation les sortira des solutions économiques.

Le document du Giec va assez loin dans la description des évolutions nécessaires en matière d’investissement hors des fossiles et vers les renouvelables. Le graphe suivant considère les milliards de dollars d’investissement à changer chaque année (en ordonnée) pour différentes technologies. Il faut arrêter l’extraction des fossiles, investir massivement dans les économies d’énergie qui représentent un potentiel considérable. On peut aussi lire ci-dessous le peu d’attrait pour le nucléaire, qui en reste à la même stagnation, tandis que ce sont les renouvelables qui doivent recevoir l’essentiel de l’investissement, derrière cependant l’efficacité énergétique, premier poste à multiplier. Le graphe présente ces résultats pour le monde (en bleu) et pour les pays émergents (en orange).

 

Nota : graphe issu du TS.38, identique au SPM9 (flou) mais légende différente.

 

 

Les renouvelables, le nucléaire, le stockage du carbone

Le Giec associe le développement des énergies “bas carbone” avec des scénarios qui s’approchent plus ou moins des +2°C nécessaires. En clair, il faut plus que tripler ces énergies à 2050 au niveau mondial, pour arriver à une part de plus de 60% de l’approvisionnement mondial (et plus de 90% en 2100).

C’est la première fois que le Giec est si explicite contre les fossiles et pour les « bas carbone » qui sont surtout les énergies renouvelables si on lit les chapitres. Tout d’abord, le résumé fait le lien entre les scénarios renouvelables (à droite en bas du graphe) et les scénarios qui aboutissent à une stabilisation du climat (graphe SPM4).

Les scénarios réussis sont ainsi présentés aussi en lien avec le développement des énergies à bas carbone (même couleurs) :

L’extrait du graphe SPM4 montre ainsi que le scénario bleu (qui est le seul à arriver à +2°C, triple la contribution des énergies renouvelables, du nucléaire et du CCS en 2050. Comme le reste du rapport insiste sur les limites et difficultés majeures des autres techniques, les renouvelables sont donc pour le Giec la première des solutions. Le Giec refuse cependant de donner la composition exacte du bilan futur, même si les renouvelables sont le premier contributeur. « Nous donnons la carte, pas le chemin imposé », dit Edenhofer, vice-président du Giec III.

 

 

 

Le nucléaire mal-aimé

Pour le Giec, le nucléaire est une énergie non carbonée… mais ce n’est pas une énergie d’avenir. Sa part de marché est décroissante depuis 1993. Il pourrait contribuer à l’objectif, mais de fortes barrières et des risques s’y opposent. Le plus étonnant, dans ce texte consensuel des gouvernements, c’est que ce constat est unanime : (robust evidence, high agreement)[4].

Le reste du rapport est un peu à l’avenant.

Le rapport technique résumé laisse même entendre que pour les scénarios sévères (c.a.d. ceux qui répondent bien à l’objectif des 2°C), les modèles suggèrent que l’exclusion du nucléaire des technologies admissibles ne représente qu’une légère augmentation des coûts par rapport à l’utilisation de toutes les technologies à la fois[5]. L’idée d’une manipulation du Giec par un lobby nucléaire est donc largement incongrue, puisque les textes initiaux des scientifiques sont ici bien représentés dans les résumés.

Le stockage du carbone, cet inconnu

Le chapitre 7 du Giec explore largement cette question. Les auteurs estiment que les composants du stockage (ou CCS pour capture et stockage du carbone) sont connus et peuvent être déployés à grande échelle. Cependant, ceci était déjà le cas il y a cinq ans, et les pilotes en vraie grandeur tardent. Enfin, le CCS non seulement n’est pas encore mis en place à grande échelle, mais n’est pas non plus sans risques.

Cependant, à moyen terme ces technologies permettent de baisser encore les émissions et ils permettent de passer les scénarios à 1,5°C ou à 2°C, notamment via les puits de carbone dans les sols ou les forêts. Les sols agricoles se sont appauvris en carbone et en humus, et ce potentiels est à la fois très important et aussi bénéfique pour s’adapter au réchauffement futur. Il en est de même pour la plantation de forêts ou de bocages, qui peuvent être nécessaires pour l’adaptation. Il n’y a donc pas que le stockage de carbone issu de centrales électriques vers le sous-sol comme solutions.

A noter que la « biomasse combinée au CCS » pour faire des émissions négatives est critiquée par le Giec, car elle revient à la question des biocarburants ou de la biomasse, qui posent des problèmes s’ils sont appliqués à une échelle importante.

Quant aux huiles de roches (et gaz de schiste) ils ne peuvent être mis en œuvre plus de quelques décennies, à condition de retirer du marché d’autres ressources, nous dit le Giec. Euphémisme pour nous dire de ne pas aller les chercher.

Au final, pour résumer, le commentateur ONG peut remarquer que la politique proposée par le Giec n’est pas très éloignée d’un scénario de type “Négawatt” ou “Virage Energie”, ou encore les scénarios proposés par le WWF ou Greenpeace au niveau mondial.

La géo-ingénierie et les captures du carbone dans l’air

 

Elle était présente dans les premières versions du résumé du rappor sous deux formes, celle du contrôle d’irradiation solaire (SRM pour « solar radiation management ») et celle du retrait de gaz carbonique (CDR pour « Carbon Dioxyde Removal »). Elle a pas mal disparu du texte, visiblement les états n’en veulent pas…. Malgré la multiplication des travaux récents sur ces sujets, qui ne sont pas tous favorables loin s’en faut. Explicitement, c’est l’incertitude immense qui fait que la géo-ingénierie à proprement parler n’est pas présente dans l’attirail des solutions.

La première famille de technologies, « SRM », sous sa version bénigne, revient à peindre les villes en blanc avec des effets positifs importants comme la limitation des îlots de chaleur. Mais il peut s’agir aussi de volcans artificiels (le dioxyde de soufre en poudre renvoie la lumière vers le ciel) avec leur cortège de risques comme la modification des moussons ou le danger pour la couche d’ozone, et aussi leur caractère irréversible.

La seconde famille de techniques, « CDR », existe déjà sous forme de plantations d’arbres ou de pratiques culturales respectueuses du carbone des sols. Mais la capture pour injection dans le sol, si elle pose moins question que la limitation des irradiations, pose de nombreuses questions non résolues, la première étant que sa faisabilité est… questionnée.

Il reste que la réduction des émissions ne suffit pas à faire un scénario de stabilisation à long terme. Il faut donc absorber du carbone. Pour cela, le Giec demande d’abord l’arrêt de la déforestation, puis la replantation de forêts, comme la façon la plus intéressante de procéder. Elle existe ici et maintenant, et a –si elle est bien menée- de nombreux co-bénéfices.

 

Antoine Bonduelle, membre du bureau exécutif du Réseau Action Climat – France (RAC-F), réviseur (on dit « expert-reviewer » en anglais) pour le rapport AR5-WG3 du Giec et son prédécesseur l’AR4-WG3.

 

(1) Sustainable development and equity provide a basis for assessing climate policies and highlight the need for addressing the risks of climate change. Limiting the effects of climate change is necessary to achieve sustainable development and equity, including poverty eradication. At the same time, some mitigation efforts could undermine action on the right to promote sustainable development, and on the achievement of poverty eradication and equity. Consequently, a comprehensive assessment of climate policies involves going beyond a focus on mitigation and adaptation policies alone to examine development pathways more broadly, along with their determinants. [4.2, 4.3, 4.4, 4.5, 4.6, 4.8]

Effective mitigation will not be achieved if individual agents advance their own interests independently. Climate change has the characteristics of a collective action problem at the global scale, because most greenhouse gases (GHGs) accumulate over time and mix globally, and emissions by any agent (e.g., individual, community, company, country) affect other agents.4 International cooperation is therefore required to effectively mitigate GHG emissions and address other climate change issues [1.2.4, 2.6.4, 3.1, 4.2, 13.2, 13.3]. Furthermore, research and development in support of mitigation creates knowledge spillovers. International cooperation can play a constructive role in the development, diffusion and transfer of knowledge and environmentally sound technologies [1.4.4, 3.11.6, 11.8, 13.9, 14.4.3].

Issues of equity, justice, and fairness arise with respect to mitigation and adaptation.5 Countries’ past and future contributions to the accumulation of GHGs in the atmosphere are different, and countries also face varying challenges and circumstances, and have different capacities to address mitigation and adaptation. The evidence suggests that outcomes seen as equitable can lead to more effective cooperation. [3.10, 4.2.2, 4.6.2]

Many areas of climate policymaking involve value judgements and ethical considerations. These areas range from the question of how much mitigation is needed to prevent dangerous interference with the climate system to choices among specific policies for mitigation or adaptation [3.1, 3.2]. Social, economic and ethical analyses may be used to inform value judgements and may take into account values of various sorts, including human wellbeing, cultural values and non‐human values. [3.4, 3.10]

(2) En langage du Giec, une « bonne chance » c’est « deux tiers de pour, un tiers de contre » ce qui reste tout de même assez hasardeux pour la planète. A titre de comparaison, si une maison sur 1000 brûle chaque année, les assureurs vont faire faillite…

(3) Le professeur Ottmar Edenhofer, co-Président du Giec III, est aussi l’économiste en chef au Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK). Il insiste : « you won't find this in the SPM, but it doesn't cost the world to save the planet."

(4) Extrait : “Nuclear energy is a mature low‐GHG emission source of baseload power, but its share of global electricity generation has been declining (since 1993). Nuclear energy could make an increasing contribution to low‐carbon energy supply, but a variety of barriers and risks exist (robust evidence, high agreement). Those include operational risks, and the associated concerns, uranium mining risks, financial and regulatory risks, unresolved waste management issues, nuclear weapon proliferation concerns, and adverse public opinion (robust evidence, high agreement). New fuel cycles and reactor technologies addressing some of these issues are being investigated and progress in research and development has been made concerning safety and waste disposal. [7.5.4, 7.8, 7.9, 7.12, Figure TS.19] »

(5) Compléments dans le résumé technique (“TS”). Barriers to an increasing use of nuclear energy include concerns about operational safety and nuclear weapon) proliferation risks, unresolved waste management issues as well as financial and  regulatory risks (robust evidence, high agreement) (Table TS.3). New fuel cycles and reactor technologies addressing some of these issues are under development. Investigation of stringent mitigation scenarios (450ppm, 550ppm CO2-eq) have shown that the exclusion of nuclear power from the set of admissible technologies would only result in a slight increase of mitigation costs compared to the full technology portfolio (Figure TS.13). If other technologies, such as CCS, are also constrained the role of nuclear power expands. [6.3.6, 7.5.4, 7.8.2, 7.9, 7.11]

Source: http://blogs.mediapart.fr/blog/antoine-bonduelle/170414/stopper-le-recha...