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2012/03/10, Rio+20: La feuille de route de la Suisse

Une économie respectueuse de l’environnement sera au cœur des débats de la prochaine Conférence de l’ONU sur le développement durable (Rio+20), qui se tiendra du 4 au 6 juin 2012 à Rio de Janeiro. A cette occasion, la Suisse entend présenter une feuille de route visionnaire à la communauté internationale. Dans son entretien avec environnement, l’ambassadeur Franz Perrez de l’OFEV la qualifie de boussole devant guider les pays vers une économie verte.

Qu’espérez-vous d’une feuille de route pour une économie verte?

Franz Perrez: Elle doit concrétiser la volonté politique des Etats d’instaurer une économie qui respecte l’environ­nement. Elle entend amener les pays à prendre des engagements matériels et leur offrir les moyens de s’y tenir. Nous voulons aussi illustrer comment progresser vers l’objectif. Une économie verte consommera moins de ressources naturelles tout en polluant moins. Elle sera aussi plus sociale et pourra garan­tir à long terme la prospérité de toute la population mondiale, alors qu’au­jourd’hui ce sont justement les plus démunis qui souffrent des atteintes éco­ logiques.

Comment se repérer sur la carte que vous proposez?

Lorsque l’on veut utiliser une carte, il faut d’abord connaître sa destination. Voilà pourquoi la feuille de route commence par formuler la vision commune d’une économie verte. Elle devra ensuite spécifier les objectifs à long terme et les étapes à franchir dans différents domaines, comme les achats publics durables. Si nous posons par exemple que tous les Etats devront appliquer, dans vingt ans, le critère de la durabilité à leurs achats de biens et de services, des jalons marqueront les objectifs intermédiaires. Environ 20% de tous les Etats devront s’être dotés d’une politique durable en matière d’achats publics d’ici à 2020, la proportion devra atteindre 50% d’ici à 2025, etc. Il convient enfin de disposer d’une boîte à outils offrant des moyens pratiques pour y parvenir.

En l’absence de tout contrôle, chaque pays ne laissera-t-il pas le soin aux autres de consentir les efforts qui s’imposent?

Nous devons bien entendu prévoir un suivi et un contrôle de la mise en œuvre. Mais la seule formulation d’objectifs constitue déjà une pression politique. Les pays les plus pauvres seront naturellement moins sollicités que les pays prospères et plus avancés. Les grands pays émergents ont toute­fois compris qu’ils doivent participer à l’effort commun. Voilà pourquoi ils se montrent très critiques lorsqu’il s’agit de fixer des objectifs et des étapes successives.

La conférence des Nations Unies de Rio est placée sous le signe de l’économie verte.
Tout progrès passe-t-il désormais par l’économie?

Au fil des ans, on a relativisé la notion d’environnement dans le titre des grandes conférences internationales. Mais la durabilité signifie toujours que le développement et la croissance économiques doivent respecter les ressources naturelles.

L’économie tend pourtant à tout dominer!

Rio+20 met l’accent sur une économie verte. Depuis le premier sommet de l’ONU à Stockholm, en 1972, le terme « environnement » a en effet peu à peu disparu du titre des grandes conférences et son absence même reflète un choix politique. A l’origine, la notion de durabilité visait à intégrer la protection de l’environnement dans d’autres domaines de la politique en leur fixant ainsi un cadre et une orientation. Aujourd’hui, on tend cependant à relativiser les efforts écologiques consentis au nom de la durabilité en arguant qu’une protection efficace de l’environnement entraverait la lutte contre la pauvreté ou la croissance économique.

La protection de l’environnement ne risque-t-elle pas effectivement d’entraver le développement économique?

Non, pas du tout. Ceux qui le pensent ne considèrent que le court terme. A long terme, seul un environnement préservé peut garantir la croissance et le développement économiques. La contradiction ne se situe pas entre besoins économiques et sociaux d’une part et intérêts écologiques d’autre part, mais bien entre le court et le long terme.

La communauté internationale n’est-elle pas déjà parvenue à cette conclusion en 1992 à Rio, lors de la première conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement?

Si, bien sûr, et elle ne doit pas s’en éloigner. Il est toutefois temps de concrétiser davantage la notion vague de développement durable, et l’économie verte offre une approche dans ce sens.

L’économie verte promet de préserver les ressources, de moins polluer l’environnement, d’assurer le progrès technologique, de créer des emplois et d’accroître l’efficacité.

Qui aurait l’idée de s’y opposer?

Les entreprises qui misent sur les technologies environnementales et sur une économie nouvelle pensent non seulement que ces promesses sont réalisables, mais souhaitent aussi tout mettre en œuvre pour les tenir. D’autres font de la résistance. Elles appartiennent aux milieux économiques qui craignent la dynamique du changement et qui profitent du fait que les coûts environnementaux sont aujourd’hui externalisés et financés par la collectivité.

Quels sont les pays qui défendent de telles positions?

Si je prends le cas des Etats­Unis, j’imagine qu’il ne doit pas être facile de bousculer des structures entièrement fondées sur le mode de vie américain. Parmi les grands pays émergents, certains ont déjà beaucoup entrepris, mais ne veulent pas s’engager formellement. La Chine investit ainsi des sommes énormes dans une économie verte et entend devenir le principal producteur d’énergies renouvelables d’ici à 2030. Son gouvernement craint cependant de restreindre sa marge de manœuvre en prenant des engagements internationaux contraignants.

Peut-on reprocher aux pays en développement de craindre que les critères écologiques ne servent qu’à les tenir à l’écart des marchés du monde industrialisé?

Leur crainte est parfaitement compréhensible. Les cas de protectionnisme vert, dont le souci écologique n’est qu’un prétexte, existent bel et bien. La Suisse doit donc veiller à rester crédible et ne jamais abuser de l’écologie pour se protéger. Nous avons ainsi affirmé ouvertement que nous œuvrons beaucoup dans le domaine des produits chimiques, parce que l’industrie chimique occupe une grande place en Suisse. Nous n’avons toutefois jamais favorisé l’adoption de mesures visant à protéger cette industrie. Etant un petit pays, nous ne pouvons pas non plus imposer notre avis sans égard aucun. Lors des négociations, nous veillons dès lors toujours à écouter attentivement nos interlocuteurs, à explorer les ouvertures potentielles et à trouver des solutions ambitieuses partout où c’est possible.

Le contexte actuel – crise mondiale de la dette et marasme économique en Europe et aux Etats-Unis ne place pas Rio sous une bonne étoile.

La conjoncture actuelle est certes défavorable. A chaque nouvelle conférence, nombre de pays espèrent en effet un appui financier supplémentaire. Et il est vrai qu’un changement fondamental passe par un investissement initial. Bien que l’austérité actuelle ne soit guère propice, elle peut aussi représenter une chance: ne pouvant se libérer de leurs obligations en mettant en place un trafic d’indulgences, les pays industrialisés devront rechercher des solutions n’impliquant pas forcément de grosses sommes d’argent.

Certaines idées, telle l’introduction d’une taxe internationale sur le CO2, paraissent toutefois peu opportunes actuellement.

La réalisation d’objectifs ambitieux ne suscite jamais beaucoup d’enthousiasme. Pourtant, certains instruments sont déjà bien établis. Pour chaque litre de pétrole transporté par la mer, un montant est versé dans un fonds international d’indemnisation en cas de pollution par les hydrocarbures. Lorsqu’un accident implique un pétrolier, cet argent sert à dédommager les victimes et à soutenir les travaux de remise en état.

Ne serait-il pas logique de commencer par abolir au moins les subventions qui encouragent la pollution de l’environnement?

Oui, il serait grand temps de s’y mettre. Il est difficile d’imaginer les sommes qui partent en fumée parce que les pouvoirs publics créent des systèmes pervers en subventionnant à tour de bras l’essence et d’autres agents énergétiques fossiles!

Pourquoi est-il donc si difficile d’éliminer ces subventions?

L’Etat se doit de garantir l’accès à l’énergie même aux groupes de population les plus pauvres. A cet effet, il dispose cependant de moyens bien plus efficaces que le principe de l’arrosoir. Des pays en développement, telle l’Afrique du Sud, le prouvent amplement.

Qu’en est-il en Suisse?

Les prix des biens et des services n’intégrant de loin pas tous les coûts écologiques, nous avons aussi nos subventions perverses. Elles sautent toutefois moins aux yeux.

Avec la feuille de route dont nous avons parlé, la Suisse entend aussi proposer une sorte de boîte à outils à Rio. L’Agenda 21, adopté en 1992, constituait déjà un ensemble d’instruments pratiques. Faut-il vraiment quelque chose de nouveau?

L’Agenda 21 a effectivement conservé une actualité étonnante et ses instruments n’ont de loin pas tous été appliqués. Nombre d’entre eux n’étaient toutefois pas très maniables. Nous préparons quelque chose de beaucoup plus concret, avec des instructions détaillées.

On a malgré tout l’impression que ce débat a déjà eu lieu par le passé. A-t-on vraiment besoin de ces grandes conférences? Ne s’agit-il pas de palabres inutiles?

Dans certaines cultures, les palabres sont un instrument incontournable du processus de décision. Les grandes conférences n’ont pas pour seul objet de produire des discussions sans fin. A mes yeux, elles ont surtout le mérite d’aborder des problèmes irrésolus au plus haut niveau. Leur tenue rappelle à l’opinion mondiale qu’elle a un rôle à jouer et suscite des attentes ainsi qu’une pression politique. N’oublions pas que les grandes conférences organisées par le passé ont débouché sur des résultats concrets (voir http://theadvisors.com/node/15851).

Ces dernières années, les conférences internationales ont plus souvent engendré déception et frustration qu’espoir et enthousiasme... Pourquoi?

Une surenchère de conférences n’est guère productive: l’effet de catalyseur s’estompe, la routine et la lassitude s’installent peu à peu. Lorsqu’ils sont l’aboutissement d’un processus politique, les sommets mondiaux sont toutefois à même d’engendrer des progrès remarquables. Mais il ne faut pas s’attendre à des résultats rapides. Au bout d’une certaine période, l’évaluation s’avère souvent positive. Aujourd’hui, tout le monde considère par exemple que le premier sommet mondial de Rio fut un grand succès. A l’issue de la conférence, en juin 1992, nombre de médias et d’organisations environne­ mentales parlaient pourtant de chance ratée. Il faut parfois du temps pour que les résultats obtenus révèlent tout leur potentiel.

A Rio, on débattra également du cadre institutionnel. Qu’est-ce qui cloche dans ce domaine?

Le succès est aujourd’hui devenu source de difficultés. Dans beaucoup de domaines, la communauté internationale a mis au point des solutions isolées: l’exportation de déchets dangereux ou de produits chimiques nocifs pour l’environnement est réglementée, de même que la protection de la couche d’ozone. Prise séparément, chacune de ces réglementations constitue un système utile et efficace. La multiplication de ces arrangements, le plus souvent non harmonisés, pose toutefois problème, car la cohérence et la vue d’ensemble tendent à s’estomper. Une ministre de l’environnement qui voudrait assister à toutes les rencontres internationales correspondantes passerait toute l’année à l’étranger.

Comment comptez-vous remédier à cet état de fait?

Il faut des centres de compétences appelés à gérer des groupes de thèmes. La Suisse est parvenue à créer un tel centre pour les produits chimiques et les déchets. Les trois secrétariats des conventions concernées se trouvent aujourd’hui à Genève et sont dirigés par la même personne. Les divers groupes de thèmes doivent en outre être réunis au sein d’une institution centrale forte. Or le Programme des Nations Unies pour l’environnement n’est actuellement pas à même d’assumer ce rôle. Il importe enfin d’élaborer une vision commune et globale.

Quelle perspective vous réjouit le plus lorsque vous pensez à Rio?

J’aime les négociations qui nous offrent des surprises et des rebondissements. C’est toujours passionnant. Il est bien sûr agréable de compter sur une délégation dynamique et engagée, réunissant des spécialistes de différents domaines et offices fédéraux. J’apprécie également de ressentir l’estime que la Suisse inspire à nos interlocuteurs. Enfin, après une période de travail intense, je me réjouis de rentrer chez moi et de passer plus de temps en famille.

Propos recueillis par Oliver graf

 

Source: http://www.bafu.admin.ch/dokumentation/umwelt/11907/index.html?lang=fr&d...

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