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Fainéants de Grecs ! Le cliché idéal

Normalement, n'importe quel nécessiteux suscite la compassion des autres personnes.

Mais le populisme économique néolibéral parvient à extirper ce sentiment, faisant émerger un mélange de colère et de révolte justicière élitiste, réductible en un ordre : va bosser ! Il le fait par une recette simple : l'association de la pauvreté à l'absence de mérite.

Pauvres donc coupables : à la faveur de la crise grecque, ce jugement sur les Européens du Sud semble gagner du terrain dans le Nord de l’Europe. Une analyse simpliste et hypocrite qui nous empêche de comprendre ce qui se passe réellement, estime une éditorialiste roumaine, Victoria Stoiciu.

Nous assistons depuis quelque temps à la soudaine construction d'un imagier obsessionnel sur l'Européen du Sud, décrit comme paresseux et irresponsable. Des caractéristiques projetées sur les individus, mais aussi sur les gouvernements de l'Italie, de la Grèce ou de l'Espagne.

Selon ce mythe, ces vices nationaux sont à l'origine de la crise qui a englouti l'ensemble de la construction européenne. Des vidéos de Grecs paresseux circulent gaiement sur YouTube, et le cliché du Méditerranéen vautré au soleil est devenu une sorte d'automatisme cérébral lorsqu'on cherche à expliquer les origines de la crise de la zone euro.
De nombreux fantasmes

Prenons l'exemple le plus épineux, la paresse et l'opulence des Sudistes, en particulier des Grecs. Les données de l'OCDE montrent clairement qu’en moyenne, les Grecs travaillent chaque année plus d'heures (2 109) que les autres Européens – que les Allemands zélés par exemple (1 419).

Evidemment, on peut facilement objecter que les heures travaillées ne signifient pas travail effectif, que l'on peut rester 12 heures au travail et en passer la moitié à rechercher des recettes exotiques sur Internet. A partir de là, la discussion s'enlise dans la productivité du travail, plus compliquée à calculer, car elle dépend de facteurs sans rapport avec l'assiduité (le niveau technologique, la qualité de l'encadrement, etc...)

Un autre fantasme est celui lié à l'âge de la retraite des Grecs. Les chiffres d'Eurostat montrent également qu’ils partent à la retraite en moyenne à 61,7 ans, un âge plus élevé qu'en Allemagne ou en France. Certes, les fonctionnaires grecs peuvent prendre leur retraite après 17,5 années de travail, avec la moitié de leur rémunération, mais c'est juste un détail.

La rumeur selon laquelle le secteur public est disproportionné est elle aussi démentie par les chiffres. Selon les rapports de l'OIT (Organisation internationale du travail), les fonctionnaires représentent en Grèce 22,3% du total des actifs, tandis qu'en France, ce pourcentage est de 30%, de 27% aux Pays-Bas, de 20% au Royaume-Uni.

Dans un texte récent, le bloggeur Costi Rogozanu attirait l'attention sur la diabolisation du populisme économique – défini comme toute forme d'opposition aux politiques néolibérales – alors que l'image du populisme nationaliste est, elle, de plus en plus valorisée.

Il existe cependant une forme de populisme économique néolibéral, aussi bizarre que cela puisse paraître. Dans la mesure où le populisme oppose, fondamentalement, les masses vertueuses à une minorité déficiente, le discours néolibéral européen est une forme de populisme.
Le populisme néolibéral

Il stigmatise et incite à la haine économique envers les "élites" étatiques, les "privilégiés" du système de l'assistanat social, les opulents Grecs ou Italiens, auxquels il oppose la grande masse des contribuables laborieux et des austères teutons.

Le populisme économique néolibéral identifie parmi les citoyens certains segments sociaux, qu'il diabolise de manière virulente et envers lesquels il essaie ensuite de retourner la colère des masses, pour éviter que se pose la question de la légitimé populaire de ses politiques économiques draconiennes.

Si le populisme économique habituel emploie comme matière première les animosités presque naturelles entre les riches et les pauvres, le populisme économique néolibéral est plus pervers : il œuvre en manipulant les impulsions et les penchants humains, qu'il canalise selon les besoins dictés par les règles du marché. Normalement, n'importe quel nécessiteux suscite la compassion des autres personnes.

Mais le populisme économique néolibéral parvient à extirper ce sentiment, faisant émerger un mélange de colère et de révolte justicière élitiste, réductible en un ordre : va bosser ! Il le fait par une recette simple : l'association de la pauvreté à l'absence de mérite.

De la même manière que le populisme économique anti-néolibéral affirme que spéculateur de Wall Street ou le banquier ne méritent pas son aisance, car il est un parasite social, le populisme néolibéral soutient que le pauvre et le retraité commettent un abus lorsqu'ils vivent avec l’argent de ceux qui travaillent.

Les litanies populistes et les abondantes spéculations sur les paresseux coupables de la crise évoquent une situation que l’on retrouvait dans l'Angleterre du début du XIXe siècle. A l'aube de l'ère industrielle, l'émergence du capitalisme a conduit à une explosion du paupérisme.

La question de comprendre "quelle est la source" était devenue la préoccupation centrale. Les causes identifiées furent, parmi d'autres, l'apparition d'un nouveau type d'énorme mouton; un nombre trop important de chiens ou la consommation excessive de thé, dont l'arrêt éradiquerait la pauvreté.

La véritable cause du problème – le chômage invisible et les changements dûs au capitalisme industriel – ont échappé à l'attention de tous les observateurs de l'époque.

Peut-être que dans un siècle, les spéculations contemporaines sur la paresse des Européens du Sud sembleront tout aussi vaines : une vague d'obnubilations qui cache les remous menaçants de l'océan de l'Histoire.

Source: http://www.presseurop.eu/fr/content/article/1505851-faineants-de-grecs-l...